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Quelques images du Cambodge


Nous avions rencontré la maman de Mealipp au printemps dernier lors du mariage de sa cousine Tchrap. Nous avions échangé autant que possible à travers un interprète avec cette femme à l’allure décidée. Veuve, elle évoquait la rizière, le village, la famille et les fêtes. Nous lui parlions de la France, de la douceur de son climat, de la beauté des paysages. Cette France qu’elle aimerait tant visiter, et où elle n’aura certainement jamais l’occasion de se rendre. Drapée dans son tailleur-pantalon à col Mao, nous l’avions surnommée « Miss Ho-chi minh » car elle aurait pu, en d’autres temps, pousser un vélo chargé de munitions sur la fameuse piste qui traversait en partie le Cambodge.
Mais la réalité était moins rose : la maladie de son mari avait nécessité la vente et l’hypothèque de la presque totalité des biens sans pour autant réussir à le sauver. Avec trois bouches à nourrir, l’avenir est plutôt sombre lorsque sa cousine lui propose de l’embaucher pour l’aider à tenir son Lodge-restaurant. Elle suggère que sa fille, Mealipp, prenne la place, préférant vivre dans sa maison, le seul bien qui lui reste et continuer à tenir son jardin avec le petit dernier, l’autre garçon ayant rejoint la pagode.

Mealipp a presque 15 ans. C’est encore une sauvageonne, une enfant très timide, qui se cache lorsqu’on la regarde. Elle se verse beaucoup d’eau avec la casserole à défaut de se laver et se complait dans ses vieux vêtements usés. Dans le lodge, elle est en charge du ménage, du linge, de la vaisselle et de la nourriture des cochons. Elle ne doit pas oublier d’offrir aux génies de la maison les offrandes rituelles et de faire brûler les bâtons d’encens. Elle doit aussi aider la cuisinière et si besoin au service. Son salaire : 15 $ par mois plus les pourboires : un pactole quand un fonctionnaire de police gagne 17$/mois et un instituteur en milieu de carrière 20$.

Quelques mois ont passé, Mealipp est une jolie jeune fille qui ne montre plus ses dents en riant comme ne doivent pas le faire les filles bientôt en age de se marier. Elle ne sait pas lire ni écrire. Elle peine à additionner les 4 billets de 1000 riels qui font un dollar. Elle connaît le nom de son village mais est incapable de s’y rendre, seule. Elle est heureuse de la vie qu’elle mène. Elle se lave, aime à paraître belle, n’a plus peur des gens. D’ici un ou deux ans, elle songera sérieusement à trouver un mari à qui elle devra donner rapidement un ou deux enfants. Mealipp : c’est le Cambodge aujourd’hui dont 80% de la jeune population est rurale, où les familles monoparentales sont les plus nombreuses que le père soit mort ou parti chercher fortune plus loin sans devoir revenir. Un Cambodge qui n’a absolument pas oublié les 25 terribles années passées mais qui veut croire en son avenir.


Le Cambodge en quelques flashes :
Situé entre le 11et 15° nord environ, le Cambodge a un climat quasi équatorial avec une saison sèche (novembre-avril) et une saison humide (mai-octobre).


Après son indépendance en 1954, le Cambodge vit une période d’instabilité politique alors que la guerre du Vietnam fait rage. Le mouvement communiste khmer est fondé en 1951. Le coup d’état de Lon Nol chasse le roi Norodom Sihanouk en 1970. Le mouvement « Khmer rouge » qui se veut « armée révolutionnaire de libération » s’étoffe à partir de 1973 et son emprise s’étend sur tout le pays en 1975 jusqu’à l’intervention vietnamienne de 1979-1980 qui voit l’amorce de leur déclin. Cependant le mouvement Khmer rouge reste actif jusqu’en 1993 et ne disparaîtra définitivement qu’après la mort de Pol Pot en 1998.

cliquer sur la carte pour agrandir

Les Khmers rouges ont à leur actif le génocide systématique de tous les intellectuels et la disparition des forces vives de la nation (assassinat, exil….).
Le pays est redevenu une « monarchie socialiste » mais le niveau de vie est extrêmement bas, essentiellement basé sur l’agriculture et la pêche. La corruption généralisée à tous les niveaux, interdit ou freine l’arrivée de capitaux et entrepreneurs étrangers.
Le tourisme qui a cependant marqué une progression de 30% en 2001, est handicapé par l’indigence des moyens de transport intérieur, l’état extrêmement médiocre du réseau routier, l’absence de structure d’accueil de bon niveau et surtout le fait qu’en dehors de la capitale et de la région d’Angkor, personne ou presque ne pratique l’anglais ou le français. Hormis le site des temples d’Angkor qui bénéficie de la quasi-totalité de la manne touristique, le reste du pays n’est absolument pas mis en valeur, en particulier un potentiel maritime extraordinaire.

Les temples d’Angkor :Situés à environ 150 km au nord de la capitale Phnom Penh, méritent à eux seuls un voyage. On peut se rendre directement à Siem Reap par avion mais on se priverait d’une expérience extraordinaire : la remontée par voie d’eau du Tonlé sap, un des bras du Mékong : 5 à 6h de bateau depuis Phnom Penh dans une ambiance et un cadre superbe. Le même voyage par route demande de 13 à 14 h dans des conditions épouvantables et ne présente pas d’intérêt.
Nous avons eu la chance d’être accompagné par un guide bénévole parlant Khmer et féru de l’histoire d’Angkor. Lequel nous a fait découvrir la civilisation angkorienne d’abord par le biais de petits temples perdus dans la forêt. Il faut savoir prendre son temps, s’asseoir avec les équipes chargées de restauration, sortir du circuit banal du japonais moyen, découvrir une prêtresse oubliée à la garde de la femme parfaite dans un dédale de pierre, imaginer la vie somptueuse des apsaras (les danseuses sacrées) et finalement conclure par le grand temple d’Angkor, celui qui image tout bon livre parlant du Cambodge. Alors le site et la civilisation qui le soutenait, prennent une dimension insoupçonnée. Le circuit dans ces conditions est éprouvant mais on en repart émerveillé par tant de splendeurs accumulées.

Découvrir le vrai Cambodge :
Nous avons rejoint le sud du pays pour passer quelques jours dans un lodge comme il s’en installe depuis peu.
La route qui va de Phnom Penh à Khampot, chef lieu du district, n’a rien à voir avec nos petites routes tranquilles de campagne. La circulation n’y est pas spécialement intense mais la route est très étroite, en assez mauvais état, bien qu’on note quelques améliorations au fils des années. Nous étions basés à Kep (ou Keb selon les cartes) environ à mi-chemin entre Khampot et la frontière vietnamienne. Kep était avant l’indépendance, réputée comme station balnéaire où certains fonctionnaires disposaient d’agréables villas.

De là, nous avons fait une excursion en bateau vers les îles du golfe du Siam. Il faut trouver un pécheur qui renonce à sa journée de pêche pour nous transporter. Après avoir pataugé dans la vase gluante du bord de mer pour embarquer, il faut environ une heure de bateau pour atteindre la première île. Des pêcheurs et « cultivateurs d’algues » sont installés sur les plus grandes. On y trouve de belles plages de sable roux à l’ombre des cocotiers, des sources d’eau claire et une tranquillité quasi absolue. Il est, par contre, interdit d’y passer la nuit. Aucune structure touristique pour permettre de tirer profit d’un joyau que nous n’hésitons pas à comparer aux Seychelles. Cette absence de structures protège ces paysages plus sûrement qu’aucune autre mesure et ce pour longtemps. On pourrait passer une semaine à vouloir toutes les explorer, de celles de quelques centaines de mètres de pourtour à celles de quelques dizaines d’hectares.

Autre témoin de la belle époque coloniale, le site du Bokor. Il s’agit d’une station d’altitude, un immense plateau d’où l’on a une vue extraordinaire si le temps le permet sur la mer, la bande côtière et les îles jusqu’à la frontière du Vietnam. Témoins de cette belle époque, la résidence royale, un casino grandiose, une église et quelques ruines d’hôtel et de jardins à la Française. On imagine le faste du lieu d’autant plus que l’altitude pourtant modérée (1080 m) procure une relative fraîcheur fort agréable. Une pagode a survécu à l’épisode khmer rouge dont ne témoigne plus aujourd’hui qu’un affût de canon abandonné au sommet d’une colline. Le Bokor, récemment intégré dans un parc national, est surtout visité en fin de semaine. Les 35 km de route tracée entre 1905 et 1910 pour les De Dion-Bouton de la haute société de Phnom Penh sont devenus aujourd’hui la piste la plus infernale que nous ayons parcourue mais aussi la plus magique au milieu d’une jungle exubérante. Notre guide nous rapporte qu’il y fit la rencontre d’un Cobra cracheur qui ne consentit à quitter la route qu’après avoir gratifié le pare brise de la Land Rover d’un crachat jaunâtre pour prix des photos de ses clients. Le liquide poisseux destiné normalement aux yeux des victimes, avait complètement dissout le caoutchouc des essuies-glaces…….
Au sommet du Bokor, une station de Rangers permet d’y passer la nuit et de là, continuer en randonnée pédestre vers une vallée secrète, séjour préféré d’une troupe d’éléphants. De belles chutes d’eau en pleine jungle concluent ce détour avant de retrouver les véhicules une dizaine de kilomètres plus loin.


Le vrai Cambodge, c’est aussi le témoignage du bouddhisme toujours vivant. Une piste de terre rouge nous conduit à travers les rizières vers la montagne sacrée de Kompong Trach. Nous pénétrons d’abord dans l’enceinte d’une pagode sise au pied d’un de ces pains de sucre qui jalonnent la campagne environnante avant d’accéder au boyau qui s’enfonce dans la montagne. Apres une petite centaine de mètres d’une galerie boueuse, nous débouchons dans ce qui ressemble au plancher d’une cheminée de volcan. Un moine tout d’orange vêtu somnole au pied des statues qui ornent la place. Tout autour quelques galeries sans issues s’enfoncent sous terre où le guide du lieu nous fait imaginer sirènes, dauphins, lions et autres monstres des concrétions calcaires tandis que les chauve-souris nous frôlent de toutes parts. Une galerie cependant permet de ressortir de l’autre coté du pain de sucre…… qu’une armée de petites mains s’acharne à réduire en gravier et pavés à l’aide de burins et de marteau de fortune pour les besoins des fours à chaux ou comme matériaux de base pour la construction de routes.


Notre séjour a été trop court pour faire le tour de toutes les possibilités offertes par ce magnifique pays. Nous ne remonterons pas la rivière de Khampot ni n’irons jusqu’à Sihanoukville où paraît-il, il existe de belles plages. Nous nous contenterons d’un dernier tour dans le marché de Khampot. Une fois la barrière des odeurs franchie, c’est le spectacle de l’Asie de tous les jours qui s’offre à nous. On craque vite devant les sarongs multicolores, la vannerie et de multiples objets de la vie courante que l’on souhaiterait emporter avec soi si les valises étaient plus grandes. Partout nous recevons un accueil chaleureux. Chacun veut être sur nos photos et vérifier sur l’écran de l’appareil digital que le résultat est satisfaisant. Pas d’agressivité mais des sourires d’une population qui vit simplement. A l’heure du déjeuner, les petits restaurants sis au cœur même du marché, tournent à plein régime. Le riz est la base incontournable et abondante de la nourriture. Quant aux conditions d’hygiène, c’est une question d’adaptation de la flore intestinale….. Nous sommes en Asie, dans un autre monde où nos préoccupations de gens riches n’ont pas cours : environnement, sécurité sanitaire sont des notions totalement étrangères ici. Cela nous heurte un peu au début du séjour mais nous devons convenir que le charme de ce voyage c’est aussi cette différence que nous devons respecter.

Dernière soirée : en attendant que la cuisinière nous prépare un poisson frais, nous dégustons un petit vin blanc. La saison des pluies est bien partie maintenant. La foudre tombe sans discontinuer sur les sommets des collines environnantes, la pluie ressemble plus à un robinet grand ouvert qu’à un crachin. Nous sommes devant un rideau d’eau qui occulte l’horizon. Les geckos sortent de leur cache pour se gaver de tous les insectes qui passent à leur portée. Un essaim de termites nous envahit et vient s’agglutiner sur la lampe à coté de nous. Mealipp et la cuisinière se précipitent en riant. Elles reviennent triomphalement nous proposer en guise d’amuse-gueule les termites grillées. Elles n’insistent pas trop lorsque nous refusons poliment cette dernière expérience et nous montrent que nous venons de passer à coté d’une gourmandise locale. Mealipp nous raconte que lorsque l’assiette était vide parce sa maman n’avait pas trouvé de travail, elles partaient à la recherche des termites pour manger quelque chose. Elle n’a gardé de ces journées difficiles que le souvenir de la saveur de ces bestioles. Le retour à Phnom Penh nous fait sortir du rêve.

Au revoir le Cambodge,au revoir Mealipp.

-JBV-

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